Le Maroc se développe. Mais pour qui ?

Et si les MRE devenaient les investisseurs du bien commun ?

Il existe aujourd’hui deux Maroc.

Le premier est spectaculaire.

C’est celui que l’on montre dans les salons internationaux, aux investisseurs, aux touristes et aux délégations étrangères : Tanger Med, le TGV, l’industrie automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, les grands projets urbains, les nouvelles infrastructures, les préparatifs du Mondial 2030.

Ce Maroc-là avance vite.

Puis il existe un autre Maroc.

Celui des hôpitaux sous tension. Celui des jeunes qui cherchent un emploi malgré leurs diplômes. Celui des territoires où les services publics paraissent parfois appartenir à une autre époque. Celui de familles qui continuent à considérer l’Europe comme une porte de sortie. Celui, enfin, d’une partie de la jeunesse qui a crié avec GenZ 212 : santé, éducation, emploi, dignité.

Ces deux Maroc existent simultanément.

Et c’est précisément là que commence le problème.

La question n’est plus : « Le Maroc se développe-t-il ? »

Oui, incontestablement.

La vraie question est devenue :

qui ressent ce développement dans sa vie quotidienne ?

Cette interrogation n’est pas seulement militante.

Elle apparaît désormais jusque dans les diagnostics économiques internationaux.

En 2025, le chômage atteignait environ 13 % au Maroc. Chez les 15-24 ans, il atteignait 37,3 %. Plus d’un jeune sur quatre se trouvait hors emploi, études ou formation au troisième trimestre 2025. Le FMI souligne également des difficultés persistantes dans la santé et l’éducation : manque de personnel médical, disparités territoriales, infrastructures vieillissantes et efficacité insuffisante de certaines dépenses publiques.

La Banque mondiale aboutit à un constat voisin : le Maroc a construit une base économique solide, mais cette croissance n’a pas encore créé suffisamment d’emplois, particulièrement pour les jeunes et les femmes. Entre 2000 et 2024, la population en âge de travailler a progressé environ deux fois et demie plus vite que l’emploi.

Voilà peut-être le paradoxe marocain du XXIe siècle :

un pays peut devenir plus riche, plus moderne et plus attractif sans que suffisamment de citoyens aient l’impression que leur propre vie avance au même rythme.

GenZ 212 n’était pas un accident

À l’automne 2025, le mouvement GenZ 212 a mis cette contradiction sous les projecteurs.

Les manifestations ont commencé autour des questions de santé publique avant de s’étendre à l’éducation, à l’emploi, aux inégalités sociales et à la corruption. Le chômage des jeunes était alors l’un des moteurs évidents de cette colère.

Puis le mouvement s’est progressivement essoufflé dans la rue.

Cela ne signifie pas que le problème a disparu.

Des réformes politiques ont suivi, notamment concernant la représentation des jeunes, tandis que des poursuites judiciaires ont continué en 2026 contre certains participants ou figures associées au mouvement.

On pourrait donc résumer la situation ainsi :

la mobilisation a diminué ; les causes de la mobilisation, elles, n’ont pas disparu.

C’est essentiel.

Car une crise sociale n’est pas résolue lorsqu’elle cesse de faire du bruit.

Elle est résolue lorsque ce qui l’a provoquée commence réellement à changer.

Quand partir devient un projet social

Il faut ensuite rapprocher cette colère d’un autre phénomène : l’émigration.

L’OCDE parle encore d’une émigration marocaine importante et souligne simultanément le chômage des jeunes, l’informalité, la faiblesse d’une partie des salaires et les difficultés d’insertion professionnelle.

Voilà pourquoi les images de jeunes tentant de rejoindre Ceuta ou l’Europe ne devraient pas uniquement être analysées sous l’angle sécuritaire ou migratoire.

Elles posent également une question beaucoup plus inconfortable :

pourquoi le départ reste-t-il, pour une partie des jeunes, plus désirable que la construction d’un avenir sur place ?

On peut renforcer les frontières.

On peut arrêter les passeurs.

On peut négocier avec Madrid et Bruxelles.

Mais aucune frontière ne supprimera durablement le désir de partir si l’individu estime que sa mobilité sociale est plus probable à 2 000 kilomètres de chez lui qu’à cinquante kilomètres de sa ville natale.

Et puis il y a les MRE

C’est ici que mon propre parcours entre dans cette réflexion.

Comme beaucoup de Marocains résidant à l’étranger, j’ai envisagé d’investir au Maroc.

J’ai étudié des marchés.

J’ai cherché des interlocuteurs.

J’ai exploré des possibilités.

Et ce que j’ai progressivement ressenti est un paradoxe.

Le Maroc parle énormément aux investisseurs étrangers.

Aux groupes internationaux, aux fonds, aux grandes entreprises.

Il existe des agences, des dispositifs, des salons, des intermédiaires et des stratégies extrêmement visibles pour attirer ces capitaux.

Pour les MRE, l’impression est parfois très différente.

Bien sûr, juridiquement, un MRE peut investir dans de nombreux secteurs. Les dispositifs existent et les autorités organisent désormais régulièrement des rencontres pour promouvoir les possibilités offertes à la diaspora, y compris dans l’industrie et les secteurs stratégiques.

Le problème est donc probablement plus subtil qu’une interdiction.

C’est celui de l’accès, de la lisibilité, du réseau, de l’accompagnement et surtout des instruments financiers disponibles.

Fait remarquable : le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger reconnaît lui-même en 2026 que la contribution des Marocains du monde à l’investissement productif reste largement inférieure à son potentiel.

Les transferts des MRE ont dépassé 122 milliards de dirhams en 2025, alors que leur contribution représenterait moins de 10 % de l’investissement privé national selon le CCME.

Le Conseil évoque explicitement un déficit de lisibilité, de confiance et d’instruments adaptés.

Voilà un chiffre qui devrait arrêter tout le monde quelques secondes.

122 milliards.

La diaspora marocaine injecte chaque année une quantité gigantesque de ressources dans le pays.

Mais principalement sous forme de transferts familiaux, de consommation, d’épargne ou d’investissements individuels.

La question devient alors presque évidente :

et si une petite partie de cette puissance financière pouvait être orientée volontairement vers des projets collectifs ?

Sortir du modèle « appartement, café, riad »

Pendant longtemps, l’investissement MRE a été pensé essentiellement comme un investissement privé.

Immobilier, commerce, restauration, tourisme, petite entreprise.

Ces investissements ont évidemment leur utilité.

Ils créent des revenus et parfois des emplois.

Mais ils ne répondent pas forcément aux problèmes structurels qui déclenchent aujourd’hui la frustration sociale.

Un deuxième appartement à Marrakech ne répare pas un dispensaire à Zagora.

Un nouveau café à Tanger ne forme pas une infirmière.

Un riad supplémentaire ne crée pas un réseau d’assainissement.

C’est ici que je pense que nous devons changer complètement de logiciel.

Le débat ne devrait plus seulement être :

« Comment faire investir davantage les MRE au Maroc ? »

Il devrait devenir :

« Comment permettre aux MRE d’investir directement dans le développement collectif du Maroc ? »

Un Fonds citoyen des Marocains du monde

Imaginons un mécanisme simple.

Un fonds national — ou plusieurs fonds régionaux — ouverts volontairement aux Marocains résidant à l’étranger.

Pas un impôt.

Pas une collecte patriotique opaque.

Pas un énième dispositif administratif enterré dans un ministère.

Un véritable véhicule d’investissement.

Transparent.

Audité.

Traçable.

Avec des projets identifiables.

Par exemple : un réseau de centres de soins dans une province, une unité de dessalement, un réseau solaire communal, une école technique, une résidence étudiante, un centre de formation professionnelle, une infrastructure de traitement des déchets, un projet d’accès à l’eau, une plateforme médicale régionale ou encore des logements destinés aux travailleurs essentiels.

Le MRE pourrait choisir son projet, sa région, son montant et connaître précisément l’utilisation de son argent.

Certains projets pourraient offrir un rendement financier modéré.

D’autres pourraient fonctionner comme des obligations de développement.

D’autres encore selon un modèle mixte public-privé.

L’État conserverait la responsabilité politique et réglementaire.

Les collectivités territoriales identifieraient les besoins.

Les MRE apporteraient une partie du capital.

Des professionnels indépendants contrôleraient la gouvernance.

Et chaque dirham serait publiquement traçable.

Le MRE ne remplacerait pas l’État

C’est une distinction fondamentale.

Il serait dangereux de dire :

« Puisque les services publics fonctionnent mal, la diaspora va payer à leur place. »

Non.

Un État doit financer la santé, l’éducation, l’eau, la sécurité et ses infrastructures fondamentales.

Le rôle de la diaspora serait différent.

Accélérer, compléter, financer l’innovation, participer à des infrastructures économiques ou sociales produisant un rendement, créer des ponts entre capital privé et intérêt collectif.

Autrement dit :

ne pas privatiser le service public.

Mais permettre à l’épargne privée de participer à sa modernisation lorsqu’un modèle économiquement viable existe.

Les infrastructures énergétiques ou hydriques sont particulièrement intéressantes à cet égard.

La Banque mondiale identifie d’ailleurs aujourd’hui l’énergie solaire décentralisée parmi les secteurs marocains présentant un potentiel important pour l’investissement privé, alors que des obstacles réglementaires et administratifs continuent à freiner certains projets.

Pourquoi un ingénieur marocain installé à Bruxelles, un médecin vivant à Paris ou un entrepreneur établi à Amsterdam ne pourrait-il pas investir facilement dans ce type d’infrastructure dans sa région d’origine ?

Voilà la question.

Transformer la diaspora en capital de développement

Nous continuons souvent à parler des MRE comme d’une catégorie humaine étrange.

Ils envoient de l’argent.

Ils reviennent l’été.

Ils achètent une maison.

Ils consomment.

Ils repartent.

C’est une vision terriblement limitée.

La diaspora possède quatre choses extraordinairement importantes :

du capital, des compétences, des réseaux et une expérience institutionnelle acquise dans plusieurs pays.

Ce capital humain est probablement aussi important que les transferts financiers.

Un médecin marocain installé en Belgique connaît un autre système hospitalier.

Un ingénieur connaît d’autres normes techniques.

Un entrepreneur connaît d’autres chaînes logistiques.

Un fonctionnaire connaît d’autres mécanismes administratifs.

Un chercheur connaît d’autres universités.

Pourquoi ne considérer ces personnes que comme des portefeuilles en euros ?

Le Maroc n’a pas besoin de devenir la France

C’est peut-être ici que se trouve l’erreur intellectuelle la plus importante.

Le développement n’est pas un concours d’imitation.

Le Maroc n’a aucune raison de chercher à devenir une copie de la France, de la Belgique ou de l’Espagne.

Ces pays ont eux-mêmes leurs crises : dette, chômage, déserts médicaux, érosion de certains services publics, crise du logement, inégalités, vieillissement démographique.

La destination ne peut donc pas être :

« devenons comme l’Europe ».

La question doit être :

« quel modèle marocain voulons-nous construire ? »

Les pays nordiques ou la Suisse peuvent offrir certaines inspirations en matière d’institutions, de décentralisation, de gouvernance ou de confiance publique.

Mais aucun modèle ne peut être importé dans une caisse avec une notice IKEA.

L’histoire du Maroc, sa démographie, sa géographie, ses ressources, sa diaspora et sa structure sociale sont différentes.

Le Maroc doit donc construire son propre compromis.

Un État suffisamment fort pour garantir les biens essentiels.

Un secteur privé suffisamment dynamique pour créer des emplois.

Une concurrence suffisamment réelle pour permettre l’ascension sociale.

Des territoires suffisamment autonomes pour développer leurs propres solutions.

Et une diaspora suffisamment intégrée au projet national pour participer autrement qu’en envoyant de l’argent à sa famille.

Du Maroc vitrine au Maroc vécu

C’est peut-être finalement cela, l’enjeu.

Le Maroc vitrine impressionne.

Et il y a de quoi être fier de nombreux accomplissements.

Mais aucun pays ne peut vivre éternellement uniquement de sa vitrine.

Il existe aussi le Maroc vécu.

Celui du trajet jusqu’à l’hôpital.

De la recherche d’emploi.

Du salaire de fin de mois.

Du coût du logement.

De l’école des enfants.

De l’eau qui arrive ou n’arrive pas.

Du village qui se vide.

Du diplômé qui attend.

Du jeune qui regarde l’Europe depuis Tanger.

C’est ce Maroc-là qui décidera si le développement marocain est véritablement réussi.

GenZ 212 l’a rappelé brutalement.

Les chiffres du chômage le rappellent.

L’émigration le rappelle.

Et peut-être que la diaspora peut faire partie de la réponse.

Pas comme sauveur.

Pas comme donneur de leçons venu d’Europe.

Pas comme portefeuille.

Mais comme copropriétaire du développement national.

Il faudrait alors passer d’une politique du :

« Envoyez votre argent au Maroc »

à une politique du :

« Construisons quelque chose ensemble au Maroc. »

C’est une différence immense.

Et peut-être une piste pour réconcilier trois Maroc qui, aujourd’hui, se parlent encore trop peu :

le Maroc institutionnel,

le Maroc populaire,

et le Maroc du monde.

La véritable ambition ne devrait peut-être pas être de faire du Maroc le pays le plus spectaculaire de la région.

Elle devrait être plus difficile que cela :

faire en sorte qu’un jeune Marocain de classe populaire puisse regarder son pays se développer et se dire : “moi aussi, j’ai une place dans cette histoire.”

À ce moment-là, le développement cessera d’être une vitrine.

Il deviendra une promesse crédible.

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