De Ceuta aux Canaries : la crise migratoire révèle-t-elle une nouvelle guerre d’influence entre l’Espagne et le Maroc ?
En janvier 2024, j’examinais les liens géographiques et historiques entre le Sahara occidental et les îles Canaries. Deux ans plus tard, l’arrivée massive de migrants à Ceuta oblige à élargir l’analyse : les Canaries, le Sahara occidental, Ceuta et Melilla ne sont peut-être pas des dossiers séparés, mais différentes lignes de tension d’un même espace stratégique.
En janvier 2024, je publiais un premier article intitulé « Sahara occidental et Îles Canaries : un regard géopolitique et historique sur deux territoires convergents ».
Ce texte mettait principalement en évidence la proximité géographique entre les Canaries et les côtes africaines, l’héritage colonial espagnol ainsi que le statut toujours controversé du Sahara occidental. Il décrivait une carte.
La crise survenue à Ceuta les 30 et 31 juillet 2026 en révèle désormais le mécanisme.
Selon les estimations relayées par les autorités et plusieurs médias, entre 49 000 et 60 000 personnes auraient pénétré dans l’enclave espagnole en moins de vingt-quatre heures, principalement depuis le Maroc. Une partie importante d’entre elles serait ensuite retournée au Maroc, volontairement ou dans le cadre des procédures mises en œuvre par les deux pays. Le nombre exact d’entrées et le bilan humain restent encore variables selon les sources.
Face à cette situation, Pedro Sánchez a parlé d’une « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne ».
Mais il n’a pas désigné le Maroc comme responsable.
Le chef du gouvernement espagnol a accusé les réseaux de trafic d’êtres humains d’avoir exploité une récente décision judiciaire relative aux refoulements à la frontière. Il a parallèlement salué la coopération des autorités marocaines, qualifiant le Maroc d’allié et affirmant que le dialogue entre Madrid et Rabat demeurait constant.
Cette position soulève une question simple, mais redoutable :
> Comment peut-on parler d’une atteinte à l’intégrité territoriale d’un État tout en attribuant exclusivement l’événement à des réseaux criminels sans capacité étatique apparente ?
Une crise migratoire ou une opération de déstabilisation ?
Il faut commencer par ce que nous savons.
Des réseaux de passeurs peuvent diffuser de fausses informations, organiser des déplacements, alimenter des rumeurs et convaincre des milliers de personnes qu’une fenêtre exceptionnelle vient de s’ouvrir. La décision évoquée par Sánchez aurait effectivement pu être présentée de manière trompeuse comme empêchant toute expulsion immédiate des personnes arrivant à Ceuta par la mer.
Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de provoquer des mouvements collectifs en quelques heures. Une rumeur sur l’ouverture d’une frontière peut se propager plus rapidement que les démentis officiels.
Cependant, l’ampleur du phénomène pose problème.
Mobiliser plusieurs dizaines de milliers de personnes ne signifie pas seulement les convaincre de partir. Il faut également qu’elles puissent se déplacer vers une zone frontalière extrêmement surveillée, atteindre le littoral ou les points de passage et franchir la frontière sans que le dispositif sécuritaire situé en amont ne puisse entièrement les contenir.
Cela n’établit pas que le Maroc aurait organisé l’opération.
Mais cela oblige à envisager plusieurs scénarios.
Le premier est celui défendu par Madrid : les réseaux criminels auraient profité d’une rumeur juridique, d’un profond mécontentement social et d’un effet de foule devenu incontrôlable.
Le deuxième serait celui d’une défaillance ponctuelle des autorités marocaines, débordées par l’ampleur des mouvements.
Le troisième serait celui d’un relâchement volontaire, mais limité, du contrôle frontalier afin d’adresser un avertissement politique à l’Espagne.
À ce stade, aucune preuve publique décisive ne permet d’établir ce troisième scénario. Mais le précédent de 2021 empêche également de l’écarter comme une pure fantaisie.
Le précédent de 2021
En mai 2021, environ 10 000 personnes étaient entrées à Ceuta dans un contexte de crise diplomatique entre Rabat et Madrid. L’Espagne avait accueilli pour raisons médicales Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, sans en informer initialement le Maroc.
La réaction de Rabat avait été particulièrement sévère. Le contrôle de la frontière s’était relâché et des milliers de personnes, dont de nombreux mineurs, avaient rejoint Ceuta.
À l’époque déjà, Pedro Sánchez avait affirmé que l’Espagne défendrait l’intégrité de Ceuta, ses frontières et la sécurité de sa population. La déclaration officielle insistait également sur le fait qu’une coopération durable avec le Maroc devait reposer sur le respect des frontières mutuelles.
Le message implicite était clair : la migration pouvait devenir un instrument diplomatique.
Cela ne signifie pas que Rabat ait répété exactement la même opération en juillet 2026. Mais Madrid ne peut ignorer qu’un précédent existe et que la frontière migratoire constitue l’un des principaux leviers de négociation du Maroc face à l’Espagne et à l’Union européenne.
Le Maroc n’a pas nécessairement besoin d’ouvrir officiellement la frontière. Il peut théoriquement moduler l’intensité de ses contrôles, ralentir certaines interventions ou laisser une situation se développer suffisamment longtemps pour qu’elle produise un effet politique.
Dans une relation aussi interdépendante, quelques heures de passivité peuvent peser autant qu’une déclaration diplomatique.
Le rapprochement entre Madrid et Alger
La crise intervient également alors que l’Espagne tente de normaliser ou d’approfondir ses relations avec l’Algérie après plusieurs années de tensions liées au Sahara occidental.
En 2022, Pedro Sánchez avait soutenu la proposition marocaine d’autonomie du Sahara occidental, rompant avec la prudence traditionnelle de Madrid. Cette évolution avait provoqué la colère d’Alger, soutien historique du Front Polisario et principal rival régional du Maroc.
Pour Rabat, toute réouverture stratégique entre Madrid et Alger peut donc être observée avec méfiance.
L’Algérie n’est pas seulement un fournisseur énergétique pour l’Espagne. Elle représente la profondeur politique, diplomatique et militaire du Front Polisario. Une amélioration des relations hispano-algériennes pourrait être interprétée au Maroc comme un possible rééquilibrage de la politique espagnole, même si Madrid continue officiellement de ménager Rabat.
Plusieurs analyses médiatiques relient d’ailleurs la crise actuelle au récent rapprochement entre Sánchez et les autorités algériennes, tout en reconnaissant que l’existence d’une décision marocaine de représailles n’a pas été démontrée publiquement.
La nuance est capitale.
Un contexte favorable à une pression diplomatique n’est pas encore la preuve d’une opération pilotée.
Mais, en géopolitique, les coïncidences doivent être examinées, surtout lorsqu’elles reproduisent un mécanisme déjà observé.
Une punition liée à Gaza, à Israël ou à l’Iran ?
Une autre hypothèse consisterait à voir cette crise comme une réponse indirecte aux positions adoptées par Sánchez sur Gaza, Israël ou l’Iran.
Le gouvernement espagnol défend depuis plusieurs années une ligne particulièrement critique envers la politique israélienne à Gaza. En juin 2026 encore, Sánchez réclamait des mesures européennes plus fermes, notamment la suspension partielle de l’accord d’association avec Israël et des sanctions liées aux colonies en Cisjordanie.
Cela suffit-il à établir qu’Israël, les États-Unis ou un autre acteur extérieur auraient utilisé des réseaux migratoires pour punir l’Espagne ?
Non.
À ce jour, aucun élément public solide ne permet de relier directement les événements de Ceuta à une opération américaine, israélienne ou iranienne.
Une telle action supposerait une chaîne complexe : un État extérieur devrait influencer des réseaux de passeurs, disposer de relais opérationnels au Maroc, mobiliser plusieurs dizaines de milliers de personnes et compter sur l’absence d’intervention rapide des autorités locales.
Ce n’est pas impossible dans l’absolu. Les États utilisent régulièrement des intermédiaires et des opérations indirectes. Mais sans documents, témoignages concordants, flux financiers identifiés ou informations de renseignement rendues publiques, cette hypothèse demeure spéculative.
Elle peut être posée comme une question de recherche.
Elle ne peut pas être présentée comme une conclusion.
Le scénario le plus parcimonieux reste pour le moment régional : une combinaison de désinformation, de réseaux criminels, de frustrations sociales marocaines, d’effet de foule et, éventuellement, d’une gestion politique ambiguë de la frontière.
Le Maroc couvre-t-il ses arrières au Sahara occidental ?
Si Rabat voulait exercer une pression territoriale croissante sur l’Espagne, sa principale vulnérabilité se situerait effectivement au sud et à l’est : le Sahara occidental, le Front Polisario et l’Algérie.
Le Maroc contrôle la majeure partie du Sahara occidental et considère le territoire comme faisant partie intégrante du royaume. Le Front Polisario réclame son indépendance avec le soutien politique, diplomatique et matériel de l’Algérie. Le statut final du territoire demeure non résolu au niveau des Nations unies.
Dans ces conditions, Rabat doit éviter une confrontation simultanée sur plusieurs fronts.
Une escalade directe autour de Ceuta ou Melilla exposerait le Maroc à plusieurs risques :
un renforcement militaire espagnol ;
une réaction de l’Union européenne ;
un rapprochement accéléré entre Madrid et Alger ;
une intensification des tensions avec le Polisario ;
et une remise en cause de certains partenariats économiques avec l’Europe.
Le Maroc peut donc exercer une pression sans nécessairement rechercher l’affrontement.
Sa stratégie la plus rationnelle ne serait pas de tenter une récupération militaire de Ceuta ou Melilla, mais de maintenir ces territoires comme des sujets de souveraineté à long terme, tout en utilisant les leviers migratoires, commerciaux et diplomatiques pour renforcer progressivement son rapport de force.
C’est une stratégie d’usure et d’influence, pas nécessairement une stratégie de conquête.
Une réconciliation entre le Maroc et l’Algérie serait-elle possible ?
Sur le papier, le Maroc aurait intérêt à normaliser ses relations avec l’Algérie.
Une entente maghrébine réduirait les dépenses militaires, favoriserait le commerce régional et donnerait aux deux pays un poids considérable face à l’Espagne, à la France et à l’Union européenne.
Elle permettrait également au Maghreb de négocier collectivement ses ressources énergétiques, ses infrastructures, sa politique migratoire et ses relations avec l’Afrique subsaharienne.
Mais le Sahara occidental empêche précisément cette convergence.
Pour Rabat, abandonner sa souveraineté revendiquée sur le territoire serait perçu comme une défaite nationale et dynastique.
Pour Alger, abandonner le Polisario signifierait laisser le Maroc devenir la puissance dominante du Maghreb occidental et renoncer à plusieurs décennies de positionnement diplomatique.
Le conflit dépasse donc la seule solidarité avec le peuple sahraoui. Il touche à l’équilibre régional, à la rivalité des régimes et à la compétition pour le leadership africain.
Une réconciliation demeure possible à long terme, mais elle exigerait un accord permettant aux deux États de sauver la face : autonomie sahraouie substantielle, garanties internationales, partage de certains intérêts économiques et mécanismes de sécurité régionale.
Pour le moment, aucun compromis de cette ampleur ne paraît proche.
Ceuta, Melilla, les Canaries et le Sahara : un même espace stratégique
C’est ici que la crise actuelle rejoint directement mon article de 2024.
Les Canaries, Ceuta, Melilla et le Sahara occidental ne possèdent ni le même statut juridique ni la même histoire. Il serait faux de les mettre exactement sur le même plan.
Mais ils appartiennent au même système géographique.
Ceuta et Melilla constituent les points de contact terrestres entre l’Espagne et le Maroc.
Les Canaries représentent la profondeur maritime et atlantique de l’Espagne au large de l’Afrique.
Le Sahara occidental influence les routes migratoires, les ressources halieutiques, les futures délimitations maritimes et le rapport de force entre Rabat et Alger.
Gibraltar, quant à lui, appartient à un autre contentieux : celui qui oppose principalement l’Espagne au Royaume-Uni. Le Maroc n’en revendique pas la souveraineté. Mais le détroit constitue un espace stratégique majeur dans lequel se croisent les intérêts britanniques, espagnols, marocains, européens et atlantiques.
La carte complète ressemble donc à un arc de tension :
Canaries – Sahara occidental – Maroc – Ceuta – Melilla – détroit de Gibraltar.
Chacun de ces espaces possède sa propre histoire, mais une crise sur l’un d’eux peut affecter les autres.
Lorsque la route des Canaries est davantage contrôlée, la pression peut se déplacer vers Ceuta, Melilla ou la Méditerranée occidentale.
Lorsque Madrid se rapproche d’Alger, Rabat peut craindre un rééquilibrage sur la question sahraouie.
Lorsque le Maroc coopère activement, la pression migratoire sur l’Espagne diminue.
Lorsque cette coopération faiblit, les frontières européennes découvrent brutalement leur dépendance.
Le véritable pouvoir de Rabat
Le principal pouvoir du Maroc ne réside donc pas dans sa capacité à conquérir Ceuta ou Melilla.
Il réside dans sa position géographique.
Rabat contrôle une partie essentielle des routes terrestres et maritimes menant vers l’Espagne. Il est également un partenaire sécuritaire, commercial, industriel et diplomatique de l’Union européenne.
Cette position lui permet de transformer la coopération en instrument de négociation.
Mais ce pouvoir possède une limite.
À force d’utiliser — ou d’être soupçonné d’utiliser — la migration comme moyen de pression, le Maroc risque de convaincre l’Espagne qu’il n’est pas seulement un partenaire indispensable, mais également une vulnérabilité stratégique.
Cela pourrait produire exactement le résultat inverse de celui recherché :
un renforcement des frontières espagnoles, une européanisation plus poussée de la défense de Ceuta et Melilla, et un rapprochement durable entre Madrid et Alger.
Un robinet que l’on ouvre trop souvent finit parfois par pousser le voisin à refaire toute la plomberie.
Conclusion : une attaque sans auteur désigné
Pedro Sánchez emploie aujourd’hui un vocabulaire particulièrement grave.
Parler de violation de l’intégrité territoriale signifie que l’événement dépasse, à ses yeux, la simple immigration irrégulière. Il reconnaît implicitement que la masse, la coordination et les conséquences de ces franchissements ont créé un problème de souveraineté.
Pourtant, il attribue officiellement la crise aux mafias et remercie le Maroc pour sa coopération.
Cette contradiction peut s’expliquer diplomatiquement.
Madrid a besoin de Rabat pour reprendre le contrôle. Accuser immédiatement le gouvernement marocain pourrait provoquer une escalade et rendre toute coopération impossible.
Mais elle laisse entière la question essentielle :
> Des réseaux criminels peuvent-ils, à eux seuls, déplacer plusieurs dizaines de milliers de personnes vers l’une des frontières les plus sensibles d’Europe, sans relais, sans tolérance et sans défaillance majeure du dispositif situé de l’autre côté ?
La réponse honnête est que nous ne savons pas encore exactement qui a déclenché la crise ni jusqu’où elle a été facilitée.
Il serait prématuré d’accuser formellement le Maroc.
Il serait tout aussi naïf d’écarter la dimension politique au seul motif que Pedro Sánchez préfère parler de mafias.
En 2024, l’analyse portait sur deux territoires convergents : le Sahara occidental et les Canaries.
En 2026, Ceuta complète le tableau.
Ce que nous observons n’est pas simplement une crise migratoire. C’est la révélation brutale d’un système dans lequel la géographie, les frontières, les populations et les contentieux historiques peuvent devenir des instruments de négociation.
L’Espagne administre Ceuta.
L’Europe finance une partie du contrôle migratoire.
Le Maroc surveille l’autre côté de la frontière.
Et lorsqu’un seul acteur relâche sa prise — volontairement ou non — tout l’équilibre régional vacille.
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